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Schweitzer en sériation
John A. Schweitzer

9 novembre au 10 décembre 2006

Une approche intertextuelle définit depuis plus de trente ans la pratique artistique du collagiste JOHN A. SCHWEITZER, ARC [ Canadien ; 1952 - ], qui vit et travaille à Montréal. Depuis son baccalauréat en arts visuels à l’Université Western Ontario, à London (avec mention summa cum laude, 1974), auprès du peintre Paterson Ewen, et ses études de deuxième cycle sous la direction de l’artiste multidisciplinaire Vera Frankel, à l’Université York, à Toronto (maîtrise en beaux-arts, spécialisation peinture, 1978), et plus encore maintenant en cours d’études doctorales à l’Université McGill, Schweitzer n’a cessé de se concentrer de façon singulière sur le chevauchement possible du texte et de l’image. Encouragé dans sa démarche par l’éminent critique américain Clement Greenberg et le peintre expressionniste abstrait Robert Motherwell (que l’artiste considère comme son « père spirituel »), Schweitzer a repoussé de manière subversive les limites du canon moderniste, en introduisant des référents textuels dans le médium du collage.

En raison du pluralisme de l’artiste dans le milieu culturel, Schweitzer a vu son travail mis en lumière sur la scène internationale. En 2004, il a été choisi pour représenter le Canada dans un projet de conservation allemand, Schrift und Bild in der modernen Kunst (Texte et image dans l’art moderne), commandité par la Norddeutsche Landesbank de Hanovre. Qualifiés d’Erster Stelle (première catégorie), les collages de Schweitzer ont côtoyé sur les cimaises allemandes les oeuvres de Holzer, Schnabel, Weiner et Horn. Des textes critiques ont paru sur son oeuvre dans des publications telles que Art in America, Beaux Arts, Border Crossings, Canadian Art, Parachute, Vie des arts, ainsi que dans le New York Times.

Abondamment présentées dans des expositions au Canada, aux États-Unis et en Europe, ses oeuvres figurent dans des collections privées et publiques, et ce, tant au pays qu’à l’étranger. Elles occupent une place particulièrement importante dans les collections de l’Université de Montréal et de l’Université Western Ontario, où la Galerie John A. Schweitzer a été inaugurée en son honneur en 2004. Intronisé au sein de l’Académie royale des arts du Canada en 2003, Schweitzer a néanmoins été célébré pour ses réalisations artistiques depuis le début de sa carrière (Médaille d’or Western, Arts visuels, 1974), ayant reçu des prix allant de la Médaille du jubilée d’or de la Reine (2002) aux prix artistiques Heritage (Deutschkanadischer Kongress et Gouvernement de l’Ontario, 2002) et le prix Purple and White (2003) en reconnaissance de sa philanthropie.

 
SCHWEITZER en SÉRIATION : À LA POURSUITE du LINÉAIRE et du VERTICAL

À regarder le fleuve urbain de 18 heures dévaler la rue depuis la fenêtre du salon de John Schweitzer, je lui ai demandé ce qui le définissait comme artiste et, par extension, ce qui inspirait son travail. Il n’a pas tardé à répondre : « Je ne me sens pas trop concerné par ce qu’il y a là. » Il a fait une pause, puis a souri. « Ce qui compte c’est ce qu’il y a ici même. »

La sériation, une notion centrale dans l’oeuvre de John A. Schweitzer, nous invite à remettre en question l’intention avec laquelle le collagiste aborde son art. Au-delà de la cohésion immédiate des oeuvres présentées dans cette exposition, il y a lieu de rester perplexe devant la subtile opposition entre le collage et la sériation, comme nous pouvons à juste titre considérer la propension rhizomatique d’une oeuvre d’art à être en contradiction apparente avec l’ordre et la logique. Il semble quand même important de noter que la rhétorique en jeu ici est bien la manière avec laquelle les oeuvres négocient leurs multiples couches de formes et de sens à l’intérieur d’un paramètre spatiotemporel. Si nous examinions la dynamique qui relie les sous-ensembles au tout, nous pourrions arriver à saisir une configuration essentielle, et osons-le dire, l’émergence de la beauté – en l’occurrence Schweitzer en sériation.

Faut-il s’étonner que Schweitzer ait nourri l’ambition de devenir écrivain quand il était enfant. Le destin, semble-t-il, s’est occupé de dévier légèrement le cours des choses pour Schweitzer, qui a tôt fait de recourir à une syntaxe littéraire pour expliquer le thème visuel. Manifestement, la pratique de l’artiste devait commencer avec La Série prépositions (1974-1975), La Série conjonctions (1976-1977) et La Suite solfège (1977), des oeuvres sérielles qui, comme l’a fait remarquer l’historien d’art et d’architecture Ricardo L. Castro, maniaient les « oppositions au moyen d’éléments linguistiques syntaxiques » à partir d’une « perspective sémantique, à un niveau contextuel ». Ici, Schweitzer a établi un cadre structurel pour des oeuvres postérieures avec une intention très voisine de celle du journal personnel résolu d’un écrivain.
En dépit du fait que Schweitzer ait entrepris de revisiter de façon structurée la méthodologie littéraire de ses auteurs préférés, pour ne mentionner que Beckett, T.S. Eliot, Goethe, Joyce et Mallarmé, les projets de collage qu’a déclenchés sa série Sunt Lacrimæ Rerum (1991) n’en déplaise à Virgile, auteur de L’Énéide – ont su fort bien résumer les préoccupations de l’artiste à l’âge mûr avec une volonté et un sens métaphorique de narration transmuée par une grille moderniste. Les collages subséquents, notamment Le Pèlerinage (1997), Du Porphyre (1998), Le Cycle Erewhön (1999), La Suite arcadienne (1999), Désir et délice (2001), Fresh Kills (2003) et L’Alphabet de Benjamin (2005), ont brillamment traité d’histoires parfois transparentes, parfois clandestines, qui coexistaient avec les objets trouvés et les motifs littéraires. Pour être plus précis, l’artiste a confronté ses préoccupations avec une approche efficace, une manière que Northrop Frye a qualifiée à la fois de « linéaire et verticale », en ce sens qu’un collage de Schweitzer peut aussi bien être apprécié comme essai visuel qu’en tant que fragment d’un projet anthologique.

« Le modernisme vu dans un rétroviseur », lance, sur un ton mi-blagueur, Schweitzer pour décrire le canon esthétique qu’il n’a cessé de scruter et d’ébranler au cours des deux dernières décennies. Il existe dans cette approche une prise de position postmoderne, qu’il s’agisse de recycler des hypertextes qui, après bricolage, deviennent quelque chose de neuf ou encore de tout simplement revivifier une archéologie visuelle. Schweitzer bricole des citations de l’éthos expressionniste abstrait avec le lexique du nouveau réalisme offert par les déchirures de Jacques de la Villéglé, le tout découlant des traditions formatrices des papiers collés telles que les ont formulées Picasso, Braque et Schwitters. Tenter de déconstruire la sphère formelle de l’oeuvre de l’artiste revient à dénouer les influences architecturales et littéraires servant de trame à un agenda cosmopolite. En ce sens, l’oeuvre de Schweitzer est, en soi, évocatrice de cette ville et de l’expérience urbaine. Par la récupération d’écrits éphémères et d’images de la culture consumériste associées au paysage urbain montréalais, l’artiste multiplie les références hétéroclites à une réalité terre-à-terre où s’abreuvent généreusement l’art et la littérature.

Les huit séries représentées ici – regorgeant d’allusions autobiographiques et littéraires – partagent avec toutes les stratégies sérielles de Schweitzer de décortiquer la typologie de la littérature ou, plus précisément, l’art de « lire » une image. Je n’imagine pas moins que le discours de Schweitzer s’inspire de principes plus nobles. Quand il s’agit de plaisir littéraire et musical, la psychologie moderne décrit l’expérience de la beauté esthétique comme une incarnation de trois modalités : la reconnaissance, la répétition et la variation d’éléments spécifiques ; selon l’historien de l’art Erwin Panofsky, la sériation repose sur l’occurrence de phénomènes analogues. J’affirmerais que les synthèses artistiques de Schweitzer englobent d’un même souffle ces deux notions très similaires. En guise de conclusion, il suffit de mentionner le premier collage textuel réalisé par Schweitzer dans Sunt Lacrimæ Rerum, au début des années 1990. Son titre, écrit à la craie en travers du collage, annonce la couleur : Was mir gefällt (Ce qui me plaît).

La conservatrice invitée, CLAUDINE ALBERT, M.A., diplômée du Courtauld Institute of Art, University of London, évolue dans le négoce international des oeuvres d’art moderne et contemporain.
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